Le soleil était bien haut déjà, déversant un or d'une beauté limpide qui pesait sur le vaste horizon au milieu duquel je reposais, sous un arbre. Il n'y a rien de plus apaisant qu'un olivier pour qui voyage sur les pentes du grand monde, sur les chemins de poussière et de rocailles qui mènent au jardin de Gethsémani, au carrefour des trois routes. Ces mêmes cailloux, la même chaleur qui opprimèrent notre Seigneur dans sa marche, je les découvre avec joie. La souffrance de mes pieds, l'accablement que m'inflige l'ardeur du jour, me font l'effet d'une bénédiction. Je marche sur les pas du Seigneur ! J'endure ses souffrances ! Non pas ses humiliations mais je les sens si proches que je me porte naturellement à me confier à Lui. Il est le Précurseur, Il est le Guide ! Et je me fie à son itinéraire pour éclairer mon chemin, bien que je ne sache pas trop où je suis.
J'étais las. Mes os semblaient vouloir battre ma chair en arrachant la peau. Un flot ininterrompu de sueur baignait mes tempes, glissant dans le cou, irritant mes membres au contact agaçant de la bure. Mes sandales étaient un souvenir. Je n'y tins plus et me couchai là, au pied d'un arbre qui ne comptait plus les ans. Sa robustesse et la largeur de son tronc me l'avaient fait choisir entre tous. Il me paraissait aimable. L'entrelacs de son bois me faisait songer à des muscles saillants comme on peut en admirer sur certains animaux. Et là, malgré l'inconfort, la dureté du sol, l'accroc des racines qui me rentraient dans le dos et le faible écran que me procurait le léger feuillage de l'arbre, je m'endormis et fis un songe.
Nous nous trouvâmes sur-le-champ en Ecosse. L'abbaye ouvrait ses façades par de franches trouées oblongues qui furent jadis des vitraux. La lumière n'y entrait plus que pour s'échapper ensuite ou se morfondre sur quelques piliers. Les statues qui subsistaient portaient la marque fiévreuse de la main de l'homme. On avait saccagé ce lieu. Seul l'éclat de la pierre sablonneuse et rougeâtre mettait un peu de douceur dans la rudesse du site. Tout, outre l'horreur des ravages que font en secouant les siècles les clameurs de la colère et de la rancune - cataclysme tout humain – tout montrait la déchéance de l'art sacré. Un vent d'abandon soufflait sur ces terres comme il avait tourbillonné à Muckrose. L'élan de l'architecture gothique, tout en poussée, croulait sous un poids qu'elle ne soutenait plus. La voûte manquait, absorbée par l'infini bleuté du ciel, délayée dans le marécage des nuées. Le mur, la culée, le contrefort, le pilier, élevés en considération du soutien des croisées d'ogives, jusqu'aux plus hautes sphères, dentelaient tristement l'horizon. Quelle tristesse ! L'édifice, faute de couverture, plongeait la masse inerte et creuse de son intimité au coeur même des grands courants qui fouettent ce pays, comme éventré. Ce corps gigantesque était couché sur le dos, offrant des entrailles vides à l'indifférence ambiante. L'arc brisé des ouvertures montait une flèche que le vide gonflait avec exagération. On eut dit qu'on avait extrait avec violence, en même temps que la vie, un mécanisme plus subtil. L'ardeur de la foi, la croyance dont a besoin l’oeuvre pour durer, l'esprit avec lequel on avait bâti, oeuvré, défriché, n’étaient plus. Le temps les avait dévorés. Je ne sais pas bien pourquoi mais la considération de l'Abbaye fit naître en moi une réflexion que je ne pus étouffer. Je n'étais pas loin de penser qu'on ne comprendrait bientôt plus ni la signification ni la fonction de ces formidables vaisseaux. Ils ressemblaient trop aux tombes qui les bordaient ou à ces vestiges de civilisation disparue dont on parvient à peine à déchiffrer les inscriptions. Les ruines sont orphelines. Peut-on imaginer voir les choses qu'on aime prendre la forme de la désolation et de la mort ?
Un arbre balancé de courts allants ; l'ondulation d'un côteau judicieusement placé au pivot d'une route; le vert treillage d'un bosquet adouci de lierre, au pied d'un mur de pierres sèches ; l'haleine parfumée d'une mousse ébahie de rosée aux premières lueurs matinales ; l'effluve du temps qui passe longuement sous l'étrave des vaisseaux gonflés d'écume douce que l'on observe à la sieste ; la simple bise juvénile, tantôt de front, bientôt poussant, amusée et virevoltante dans les plis des vêtements qu'elle agite avec gaîté ; l'embrun au soir des solitudes sur les jetées de l'âme ; les floraisons tardives ou la calme maculature hivernale… Comme cela me manquait tout à coup. Il est des lieux qui sont des consolations, d'autres des confidents. Certains vous bercent d'un calme sourire et l'on sourit aussi à les voir... Cela me manquait... de sourire à nouveau, à la vie, à l'espoir ! Je me disais que je n'avais pas su les prendre et leur rendre hommage, ces discrets compagnons dont je n'avais perçu que l'agrément. J'eus l'impression que j'avais beaucoup à apprendre d'eux. C'est ainsi et c'est cruel. Je ressentais la valeur de ce que j'avais perdu dans une présence qui ne me serait plus échue. Il ne passe que des ombres au pays funeste des ombres. Je m'épuisais à les pourchasser. Parvient-on à enserrer les chimères de son propre esprit dans le cadenas de ses bras lors que le lien est rompu ? Que m'importait le minéral, le végétal, l'animal ou encore l'humain dans la désolation de ceux-ci ? Oh! Lorsque je prétendais connaître la solitude, mais vanité ! Je ne pouvais supposer ce que c'était vraiment, ni le dénuement que cela impliquait car, teintés d'orgueil, ils étaient volontaires, ménagés par mes penchants ! J'étais décidé à l'isolement par l'effet de ma faible complexion, non certes par la volonté du Très Haut mais sous l'emprise de ma paresse d'esprit. Et c'est l'arme du Malin que de masquer les plus viles convoitises sous le déguisement de la convoitise. Le Démon aime à rôder dans les lieux de retraite, dans les coursives et les déambulatoires. Il se délecte à nous voir nous débattre dans ses filets, il nous fait croire que c'est là le chemin. Oh ! Prudence ! Divine vertu, devant ton humble préséance les puissants et les grands tremblent sur leurs trônes, de ton application dépend mon salut.
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